Une étude sur les entreprises du secteur des logiciels libres montre qu'elles ont mieux résisté à la crise que le reste de l'informatique. Mais elles craignent que la perte des valeurs de liberté véhiculées par l'open source ne menace l'activité. Explications avec le Conseil national du logiciel libre.
Le Conseil national du logiciel libre (CNLL), qui représente au niveau national des associations et groupements d'entreprises du logiciel libre en France, a publié une étude sur les entreprises du secteur. Cette étude, réalisée en avril et en mai 2010, tente de cartographier le secteur open source français. Il en ressort que les entreprises du secteur sont encore majoritairement jeunes (plus de la moitié ont été fondées après 2005) et de petite taille : 49% comptent moins de 5 salariés; 78% réalisent moins de 1 million d'euros de chiffre d'affaires annuel. En revanche, 51% font plus de 30% de leur activité avec des grands comptes.
Patrice Bertrand, porte-parole du CNLL et directeur général de Smile, intégrateur de solutions open source, revient sur la santé du secteur en France.
Quelle est la part du marché des logiciels open source ?

CNLL
Patrice Bertrand, porte-parole du CNLL
Elle est sujette à beaucoup de débats. Tout d'abord, parce qu'une part de marché s'exprime en chiffre d'affaires, et que dans certains cas - pas tous -, les logiciels libres sont gratuits, donc c'est difficile de l'évaluer. En termes de parc installé, Gartner estimait récemment qu'aux Etats-Unis, 85% des entreprises utilisent des logiciels libres. En France, Pierre Audoin Consultants chiffrait l'année dernière le marché à 3 milliards d'euros en 2012. Mais ça nous semble beaucoup...
Vous dîtes que l'open source n'est pas toujours gratuit. Comment les entreprises du secteur gagnent-elles de l'argent ?
Il faut distinguer l'open source de fondations ou de communautés (Apache, Linux...), qui est fondamentalement gratuit, et l'open source d'éditeurs, qui ne réclame pas de droit d'utilisation mais dont le modèle économique repose sur une prestation de support associée au logiciel. C'est par exemple le cas de Nuxeo, un éditeur de gestion électronique de documents. Ensuite, il y a des variantes dites freemium, qui proposent une version avancée payante du logiciel. Dans ce cas, l'open source fait le marketing du produit.
La prestation de services est-elle un passage obligé pour les éditeurs ?
Les éditeurs doivent investir en amont dans le logiciel, et ensuite chercher des clients. C'est un métier à gros risque et potentiellement très lucratif si le logiciel a du succès. Les prestataires, eux, offrent du service en faisant payer des journées de travail (conseil, intégration, déploiement) aux clients. Généralement, les éditeurs commencent par faire de la prestation de service car c'est immédiatement rentable. Ensuite, lorsqu'ils atteignent une certaine taille, ils ne peuvent pas se permettre de concurrencer leur réseau d'intégrateurs, et donc ils se spécialisent dans l'activité d'édition.
Votre étude montre que l'open source a mieux résisté à la crise que l'informatique en général. Seules 18% des entreprises interrogées ont souffert d'une baisse de leur activité en 2009. Comment l'expliquez-vous ?
Leurs offres sont globalement moins chères, et en période de crise, les clients recherchent les économies. En effet, les clients déploient des solutions libres en premier lieu pour le moindre coût.
84% des entreprises que vous avez interrogées mettent au premier rang des menaces sur le logiciel libre "l'oubli des valeurs fondatrices". De quoi parlent-elles ?
Historiquement, le mouvement du logiciel libre remonte aux années 80. Son penseur, Richard Stallman, estimait que pouvoir copier et adapter un logiciel était une sorte de liberté fondamentale, et y associait des valeurs de responsabilité sociétale. Dans les années 90, l'école de l'open source a dit, en gros, que l'aspect droit fondamental était exagéré. Que ce qui comptait, c'est que l'open source entre dans les entreprises, auxquelles le côté libertaire faisait un peu peur. C'est un système de valeurs différent. Dans l'oubli des valeurs dont parle l'étude, il y a la liberté, l'humanisme, et l'idée que le logiciel est aussi là pour enrichir le patrimoine de l'humanité.
Sans ces valeurs, le logiciel libre se transforme en logiciel low cost ?
Oui, ou en simple artifice marketing. Il y a ainsi des éditeurs qui font de l'open source par pur opportunisme, parce que c'est à la mode. En réalité, ils n'y croient pas du tout.
L'étude cite également le cloud computing comme une menace. Pourquoi ?
A l'intérieur du cloud, il y a le SaaS (software as a service), qui consiste à offrir un service en ligne. Gmail, par exemple, est un service de messagerie en mode cloud. Avec le SaaS, plus besoin d'installer un logiciel sur un serveur. Pour les éditeurs open source, c'est une opportunité car une très grande majorité des offres SaaS s'appuient sur de l'open source: un serveur Linux, du PHP, etc. C'est un moyen de commercialisation nouveau et intéressant. Mais c'est aussi une menace, parce que, si cela monte en puissance, on va oublier qu'il y a des programmes au profit des services. Or, l'open source repose sur une conception particulière du programme, comme quelque chose que l'on peut triturer, améliorer, dont on peut s'inspirer... La plupart du temps, en SaaS, on ne peut pas accéder au code source.
































